Pollinisation


Pollinisation de métamorphoses émancipatrices par l’expérience artistique participative et citoyenne


Projet de recherche en cours d'élaboration par Valérie Billaudeau, maîtresse de conférences HDR en sciences de l’information et de la communication à l’Université d’Angers (laboratoire ESO-CNRS)

Le caractère innovant du projet repose sur l’articulation originale entre création artistique participative, recherche en sciences humaines et sociales et transformation sociale. Il propose de conceptualiser la notion de pollinisation des sociétés par l’expérience artistique, inspirée des travaux de Edgar Morin sur la métamorphose. Cette approche permet de considérer les expériences artistiques participatives comme des dispositifs favorisant la circulation d’idées, d’imaginaires et d’initiatives entre différents contextes sociaux, contribuant à des dynamiques de transformation collective. Le projet explore également le rôle de l’expérience esthétique dans le renforcement du pouvoir d’agir, en analysant comment une expérience artistique sensible et collective peut stimuler la réflexion critique, l’expression citoyenne et la capacité d’action des participants. Il s’inscrit à l’intersection de plusieurs champs de recherche — recherche participative, sociologie de l’art participatif et études sur l’empowerment — encore rarement articulés dans un même dispositif. Enfin, le projet développe un modèle méthodologique de recherche-création participative itinérante, fondé sur la répétition d’expériences artistiques dans différents contextes territoriaux, l’analyse comparative de leurs effets et la co-création avec les partenaires locaux. Ce dispositif permet d’observer les processus de circulation et d’appropriation des imaginaires, contribuant ainsi à renouveler les approches des relations entre arts, sciences et participation citoyenne.

Face aux transformations contemporaines — crises écologiques, recompositions démocratiques, mutations technologiques et incertitudes géopolitiques — les sciences humaines et sociales accordent une attention croissante aux formes collectives de production des savoirs et aux dispositifs favorisant l’implication directe des citoyens dans les processus de recherche et de délibération publique. Pour Edgar Morin, les crises multiples que notre société traverse peuvent être interprétées comme les signes d’une “polycrise”, c’est-à-dire un enchevêtrement de crises interdépendantes révélant les limites des modèles de développement dominants (Morin, 2020). C’est pourquoi, E. Morin propose de penser l’avenir non pas seulement en termes de réformes progressives mais comme la possibilité d’une métamorphose des sociétés humaines. La métamorphose désigne un processus de transformation profonde qui ne peut être planifié de manière centralisée mais qui émerge progressivement à travers une multiplicité d’initiatives locales, d’expérimentations sociales et de transformations culturelles.
Morin mobilise à ce propos une métaphore écologique : celle de la pollinisation. De même que les pollinisateurs contribuent à la reproduction des écosystèmes en transportant le pollen d’une plante à une autre, certaines initiatives sociales ou culturelles peuvent favoriser la circulation d’idées, d’imaginaires et de pratiques entre différents contextes sociaux (Morin, 2020 ; Morin, 2022).
Dans cette perspective, la transformation sociale ne repose pas uniquement sur des décisions institutionnelles ou politiques, mais également sur une multitude d’expériences locales capables de diffuser des germes de transformation.
Les sciences humaines et sociales ont récemment accordé une attention croissante à ces dynamiques de circulation des idées et des pratiques. Dans le champ des innovations sociales, les chercheurs ont montré que les initiatives locales peuvent agir comme des “vecteurs de diffusion” d’imaginaires et de pratiques sociales, contribuant à transformer progressivement les systèmes sociaux (Westley et al., 2017 ; Manzini, 2015).
Parallèlement, les recherches sur la recherche participative soulignent que l’implication directe des citoyens dans les processus de production des connaissances peut favoriser des dynamiques d’apprentissage collectif et de transformation sociale (Reason et Bradbury, 2001 ; Cornish et al., 2023). En effet, depuis les années 2000, les approches de recherche participative, de recherche-action participative et de sciences citoyennes visent à dépasser le modèle classique d’une recherche menée sur les publics pour développer des démarches construites avec eux. Ces approches reposent sur la reconnaissance de la pluralité des savoirs — scientifiques, professionnels et expérientiels — et sur leur mise en dialogue dans des processus de co-production des connaissances (Reason et Bradbury, 2001 ; Callon, Lascoumes et Barthe, 2001).
Dans les sciences humaines et sociales, ces démarches participatives sont aujourd’hui analysées comme des dispositifs permettant non seulement d’enrichir la production de connaissances mais aussi de renforcer les capacités d’action et d’émancipation des participants. La recherche-action participative vise ainsi explicitement à produire des savoirs susceptibles de transformer les situations sociales et de soutenir l’action collective (Cornish et al., 2023).
Ces démarches participatives contribuent à développer des dynamiques d’apprentissage social et de transformation collective favorisant l’émergence de processus de social learning (Muro et Jeffrey, 2021), c’est-à-dire des formes d’apprentissage collectif permettant aux participants de reformuler leurs perceptions des problèmes sociaux et d’imaginer des réponses collectives.
Dans le champ des sciences participatives, les recherches récentes mettent en évidence l’importance de dispositifs favorisant la circulation des savoirs et des pratiques entre différents contextes sociaux et territoriaux (Bonney et al., 2022 ; Hecker et al., 2018). Ces circulations contribuent à la diffusion d’innovations sociales et à la structuration de communautés d’apprentissage. Dans cette perspective, certaines expériences collectives agissent comme des “pollenisateurs sociaux”, permettant la circulation d’idées, de pratiques et d’imaginaires entre différents espaces sociaux (Manzini, 2015 ; Westley et al., 2017).
Ces travaux mettent en évidence le rôle des dispositifs participatifs dans le développement de capacités collectives d’analyse et d’action, souvent désignées sous le terme de pouvoir d’agir ou empowerment (Bacqué et Biewener, 2013).
Cependant, la plupart des dispositifs participatifs étudiés dans les recherches arts-sciences reposent sur des formes de participation situées en amont ou en aval de la création artistique, tandis que la participation au cœur même de l’expérience esthétique reste encore peu étudiée.
C’est précisément dans cet espace que se situe le projet “Où va le monde ?”, qui explore la capacité d’expériences artistiques participatives à agir comme des dispositifs de pollinisation d’une possible métamorphose sociale.
Le projet propose d’explorer cette question à partir de la notion de pollinisation d’une possible métamorphose, inspirée des travaux de Edgar Morin.
Dans cette perspective, certaines expériences artistiques participatives pourraient agir comme des micro-écosystèmes démocratiques, favorisant :
  • • l’expression sensible des perceptions du monde contemporain ;
  • • la circulation d’idées et d’initiatives citoyennes ;
  • • l’émergence d’imaginaires collectifs de transformation sociale.
La problématique consiste donc à étudier :
Comment des expériences artistiques participatives répétées dans différents contextes sociaux agissent-elles comme des dispositifs de pollinisation d’une possible métamorphose sociale, en renforçant le pouvoir d’agir des participants et en favorisant la circulation d’imaginaires et d’initiatives face aux transformations du monde contemporain ?
Trois sous-questions structurent cette problématique :
  • • Comment l’expérience esthétique collective transforme-t-elle la relation entre spectateur, réflexion et action ?
  • • Quels effets ces expériences produisent-elles sur le pouvoir d’agir individuel et collectif ?
  • • Comment la répétition de ces expériences dans différents territoires favorise-t-elle une circulation (“pollinisation”) d’idées, d’imaginaires et d’initiatives sociales ?

  • Références
Andrieu Sarah, Marina Nordera (dir.), (2025). Danses traversées. Carrières, genre, circulations, L’Harmattan, Thyrse.
Bacqué, Marie-Hélène ; Biewener, Carole (2013). L’empowerment, une pratique émancipatrice. Paris : La Découverte.
Balteau, É., Tilman, A., & Tilman, H. (dir.) (2023). Méthodes créatives : la part artistique des sciences sociales. Revue française des méthodes visuelles, 7. https://journals.openedition.org/rfmv/277
Bidima, Jean-Godefroy (1997). La palabre. Paris : Michalon.
Billaudeau, V. (2023). Document-faire sens : articulation entre création et film de recherche. Intentions dans la perspective de la diffusion et impacts. ¿ Interrogations ? Revue pluridisciplinaire de sciences humaines et sociales, (37).
Catoir-Brisson, M.-J., Vallée, O., Broudoux, É. et Billaudeau, V. (2025). Sortir des récits classiques pour ouvrir les possibles : du mystère des Faluns à la disparition de la Loire. Revue de l’organisation responsable, . 20(4), 97-104. https://doi.org/10.54695/ror.204.0097.
Cornish, Flora et al. (2023). The SAGE Handbook of Participatory Research. London : SAGE.
Diagne, Mamoussé (2005). Critique de la raison orale. Paris : Karthala.
Haicault, M. (2010). L’écriture dans la recherche-création. Hermès, La Revue.
Leach, Melissa; Scoones, Ian; Stirling, Andy (2010). Dynamic Sustainabilities. London: Earthscan.
Manzini, Ezio (2015). Design, When Everybody Designs. Cambridge: MIT Press.
Morin, Edgar, (2022). Histoire(s) de vie. Entretiens (avec Laure Adler). Paris : Éditions de l’Observatoire.
Morin, Edgar, (2022). Leçons d’un siècle de vie. Paris : Éditions Denoël. (éd. poche)
Morin, Edgar, (2020). Changeons de voie. Les leçons du coronavirus. Arles : Actes Sud.
Morin, Edgar, (2020). Le cinéma ou l’homme imaginaire. Paris : Éditions de Minuit. (rééd.)
Muro, Melanie ; Jeffrey, Paul (2021). Social learning. Environmental Science & Policy.
Rainville, M. (2019). Faire oeuvre de recherche : pratiques artistiques et démarches scientifiques. ISELP.
Rancière, J. (2000). Le partage du sensible. La Fabrique.
Reason, Peter ; Bradbury, Hilary (2001). Handbook of Action Research. London : SAGE.
Turcati L. & Villarroel Parada A. (sous la dir.) (2025) — Faire Science Ensemble : retours d’expériences de sciences & recherches participatives. Paris : Muséum national d’Histoire naturelle ; Sorbonne Université Presses, 477 p.
Westley, Frances et al. (2017). Social Innovation and Résilience.

Webographie :
n°149 de Culture & Recherche « La recherche indisciplinée » : https://www.culture.gouv.fr/thematiques/enseignement-superieur-et-recherche/la-revue-culture-et-recherche/la-recherche-indisciplinee
IRD publie un quatrième volume du livret « Science de la durabilité, comprendre, co-construire, transformer » centré sur les recherches participatives et composé à la fois d’un état des lieux et de retours d’expérience sous la forme de 16 fiches autour de la science des solutions durables. https://www.ird.fr/sites/ird_fr/files/2025-11/HC-Science%20de%20la%20durabilit%C3%A9%204.pdf