Les Imaginaires


Et si on mettait là tous nos textes écrits et fictifs ?

Travail collectif du 09/06/2020 Module sur les imaginaires

  • CÉLINE, SOLÈNE, MATHIEU :

Ce matin, je (Mathuliette) me suis réveillée longtemps avant l'influx de mon réveil. Je suis anxieuse et agacée à l’idée d’animer l’assemblée citoyenne d’aujourd’hui. Nous serons 400 dans la salle des fêtes ! Pourquoi ai-je accepté ? Mais dans quoi me suis-je lancée ? Mes réunions chez Biocoop se déroulent très bien, mais comment vais-je réagir d’autant plus que j’ai eu des tensions avec mes voisins la semaine dernière lors de ma dernière soirée très musicale. Allez Mathuliette, aies confiance en toi et amuse-toi ! Cela fait 2 semaines que tu travailles corps et âme sur la préparation de cette réunion. Ce sujet t’animes, n’aies pas peur ! Hmmh ...Cette odeur de lait chaud me rappelle quand j’allais chercher le lait à la ferme de Papi. Il est bon ce sentiment. C’est si bien que notre village puisse avoir sa ferme communale, avec le devoir de chacun d’y contribuer !

Ohlala, on a un gros sujet devant nous aujourd’hui, il s’agit de définir comment est géré l’investissement des gens au sein de la ferme. Et tout ça par consentement… J’espère que je ne vais pas y passer plus que les 2 jours initialement prévus, j’ai déjà utilisé 8 jours de congés d’engagement collectif sur les 20 qui me sont accordés trimestriellement. 5 semaines de débat pour accoucher de la raison d’être du projet, belle gestation ! …

  • TÉO, MATHILDE, VIRGIL, LOLA :

Ce matin, je me suis réveillée longtemps avant l’influx de mon réveil. Je suis très agacée de devoir participer à la journée d’empuissancement citoyen des sales gosses de l’école primaire Nicolas Hulot … D’habitude, ils choisissent les boulangers et les pâtissiers pour avoir des chouquettes pour le goûter et ils laissent les honnêtes horlogères comme moi tranquilles. Et par dessus le marché il a fallu que ça soit moi qui soit tirée au sort, parmi tous les bricoleurs du coin… De toute façon, c’était ça ou le jardinage.

Je descends dans la salle commune, je jette un coup d’oeil au tableau des tâches partagées. Et merde M. Michu a encore fait pipi au lit cette nuit. Je me dépêche de changer les draps, parce que sinon je sens qu’il va encore y avoir une réunion interminable de gouvernance partagée parce que j’aurais encore failli à mes tâches. Rien ne va aujourd’hui…

C’est bon mes affaires sont prêtes. J’ai rassemblé tout le matériel. Je range tout dans ma remorque et je saute sur mon vélo pour rejoindre l’école. J’espère qu’il ne va pas encore y avoir des bouchons sur le pont Thunberg... c’est ça aussi de foutre des arbres partout, on a même plus la place pour pédaler !

Bon au moins ils ont l’air sages ce matin, assis tous comme ça autour de l’arbre. Ca doit être dû à la mélodie qui sort du ukulele de cette vieille dame aux longs cheveux blancs. La musique s’arrête, je remarque un rapide signe de tête entre la vieille dame et ce petit enfant qui s’approche de moi, arborant fièrement son pins “Porte parole du nous”.

“Bonjour Madame Casio, nous sommes ravis de vous accueillir parmi nous aujourd’hui. Merci d’avoir répondu à notre sollicitation, nous sommes impatients que vous nous appreniez les rouages de votre métier.”

Et beh, il a l’air d’avoir la tête sur les épaules celui-là.

“Moi aussi je suis contente d’être là, pourquoi m’avez-vous appelée ?”

“Et bien voilà, il y a deux mois, Hugo a trouvé dans son grenier un vieux train électrique. Dans un premier temps nous avons fait appel à un conducteur de train qui nous a raconté tout un tas d’histoires passionnantes, mais qui ne nous ont pas aidé du tout à réparer notre jouet. Après une séance de gestion par consentement où tout le monde a présenté ses idées pour la séance de travaux pratiques de la semaine, nous avons choisi de réparer ce jouet qui ne fonctionne plus. Mais bon ce n’est pas du tout facile quand on ne connaît rien à la mécanique. C’est Emma qui a eu l’idée de demander à un horloger pendant la journée d’empuissancement citoyen de ce mois-ci ! Sa grand-mère lui a dit que dans le temps ce genre d’automates était géré par les horlogers.”

Je suis très impressionnée par la manière dont ces enfants sont organisés. La réforme de 2040 a l’air d’avoir porté ses fruits… La journée risque d’être moins pire que ce à quoi je m’attendais.

Devant leurs yeux émerveillés, j’ai commencé par démonter le fameux train.

“Regardez cette plaque, elle est tenue par 4 vis. La première étape logique serait de la démonter, qu’en pensez-vous ?”

Evidemment qu’il ne fonctionne plus, ce train a l’air d’être très vieux, il semblait encore marcher aux piles LR6. Cette vieillerie doit dater des années 2010. Je leur propose d’abord de garder le train sans pile et de simplement jouer avec en le déplaçant à la main. J’essaye de leur insuffler de l’enthousiasme en leur faisant une démonstration, agitant le train en faisant Tchou-tchou. Mais ils ne semblent pas très convaincus : ils voulaient vraiment voir comment un jouet pouvait bouger TOUT SEUL! Du coup, je leur propose de monter à la place de la cavité de la pile un mécanisme de traction qui se remonte avec un ressort.

Les étoiles dans les yeux des enfants compensent finalement mon début de journée pourri.
J’ai finalement pris beaucoup de plaisir à animer cette journée et à partager mon savoir-faire avec la nouvelle génération. Ca me rappelle à quel point c’est important de transmettre son savoir et à quel point cela sert la communauté.
Mais bon je rentre chez moi, j’ai d’autres chats à fouetter : j’ai commandé un nouvel établi au menuisier du quartier, et il compte sur moi pour lui fournir un tour à bois en bon état de marche en échange.

  • DAPHNÉE, HERMEL, AGATHE :

Ce matin, je me suis réveillée longtemps avant l’influx de mon réveil, et je suis anxieuse à l’idée de participer à l'assemblée de la Commune que j'ai convoquée en urgence hier soir. Je me suis levée plus tôt que d'habitude. En arrivant dans la cuisine, je trouve Germaine, la grand-mère de notre habitat partagée déjà attablée et en discussion avec Léo, qui revenait avec les oeufs du poulailler.
-Tiens, tu es plus matinale que d'habitude Elea !
Je m'assieds à la table le ventre noué. "Oui, je n'ai pas dormi de la nuit. Hier, on a reçu un message radio d'Inèsville lors des échanges intercommunautaires.
- Ah ! Alors, quelles sont les nouvelles ?
- Mauvaises. Un incendie s'est déclaré dans leur silo à grains et dans les bâtiments autour, ils ont perdu une grande partie de leurs récoltes. Ils auront du mal à passer l'hiver et ils nous demandent instamment de les aider.
- Et alors, qu'est-ce que vous allez faire ?
- Le conseil se réunit tout à l'heure, on va tous décider collectivement. C'est pas une décision que l'on peut prendre en petit comité.
Je regarde par la fenêtre, les rayons du soleil étincellent déjà dans notre potager tandis que les oiseaux chantent à tue-tête sur les arbres fruitiers. "Allez Germaine, je dois y aller. Je verrai si je peux te trouver de l'étain pour tes soudures ! "
Germaine, c'était un peu la "technofée" de notre communauté. Elle savait tout réparer, les vélos, les radios, et même les batteries de voitures qu'elle branchait sur nos panneaux solaires. Chaque semaine, dans son repair-café, elle apprenait aux plus jeunes l'art de rafistoler les anciennes technologies.

Je me rendis à vélo, perdue dans mes pensées, à la salle commune pour la préparer, vite rejoint par le secrétaire - Elie - et le médiateur - Elio. Les représentants des foyers - tirés au sort parmis les personnes de plus de 16 ans - rodés à l'exercice et curieux, s'installèrent rapidement. En quelques mots, j'exposais la situation. Je constatais l'air ébahi chez la plupart des participants. Après un temps de réflexions personnelles, le cercle de parole commença et des voix contradictoires s'exprimèrent. Toutefois j'admirais encore une fois le travail réalisé par le médiateur et les participants. On en avait parcouru du chemin ! Il était loin le temps où tout le monde parlait sans réfléchir et sans s'écouter : tous prenaient le temps d'entendre chaque personne, dans un esprit constructif et bienveillant.

Cette fois-ci, néanmoins, c'est particulièrement compliqué car toutes les réserves d'Inesville ont été détruites. Certains anciens - encore traumatisés par la brutalité et l'incertitude de la Transition - sont plus réticents à taper dans nos réserves. Heureusement, les jeunes nous rappellent que l'aide sera apportée par un réseau de communautés : la confédération a décidé que chaque ville du canton donnerait 10% de ses légumes et céréales à Inèsville. L'un d'eux prend la parole : "Aujourd'hui, Inesville nous appelle à l'aide. Mais demain, qui sait si ce ne sera pas nous qui aurons besoin de la solidarité ? Mes ami.e.s, il ne faut pas hésiter : nous devons aider nos frères et soeurs inésiens !". De nombreuses mains se lèvent pour acquiescer.

Finalement, on consent à envoyer une partie de nos réserves alimentaire et de la main-d'oeuvre pour les aider à sécuriser ce qu'il reste et ce qu'il faut reconstruire. 50 participants sont tirés au sort et les autres communautés sont tenues au courant afin de coordonner nos efforts.

Olive a été choisi. Lui, du haut de ses 16 ans tout frais n'attendait plus que ça pour parfaire sa posture de nouvel homme responsable d'Eleville. Plusieurs de ses amis avaient été tirés au sort dans le passé, et en avaient usé et abusé pour impressionner les autres jeunes du quartier. C'était son tour et Olive était prêt à se bâtir les plus extravagants souvenirs, tant mieux si la réalité correspondait. Le matin même, il se leva avant toute sa famille, et à 4h50 du matin il était sans doute le premier levé de la région. Il alla dans la grange, huila les roues de la chariotte, que l'on utilisait d'habitude pour transporter les vaches blessées jusqu'au soignant. Il la nettoya avec attention puis une fois qu'il fut satisfait, parti chez Coloquinte à 1km de là. Prévenue la veille par un messager du conseil communal, elle l'accueilla avec 100 kilos de pommes de terre, 100 kilos de carottes, un coq et cinq jeunes poules. Elea avait été claire, les 50 chariottes devaient être remplies au maximum tout en restant manoeuvrables sur les chemins empierrés. Avec ces ressources, les Inésiens pourront se sustenter pendant 15 jours mais surtout reprendre leur agriculture.

Pensive, Coloquinte se dit alors que cela faisait bien longtemps qu'on avait oublié la consommation, base de l'ancien monde.
La chariotte était prête, et plus motivé que jamais, Olive était parti pour appliquer le maître mot du nouveau monde : l'entraide.

  • MARINE, MATTHIEU, FRÉDÉRIC, THOMAS

Ce matin, je me suis réveillée longtemps avant l'influx de mon réveil, et je suis heureuse à l’idée de participer à l’assemblée délibérative du 7 mai 2054 alors même que ma peine d’intérêt générale n’est pas pleinement terminée. Je suis excitée comme la toute première fois où j’ai participé à une prise de décision participative dans ma commune. C’est la toute première fois que le gouvernement utilise des outils de démocratie participatives et je suis fiere d’être sélectionnée pour réfléchir à la question suivante :

“Est ce que les propriétés de l’état peuvent être mises au service des populations pour produire localement leur alimentation et être gérés comme des communs ?”

Cette première assemblée délibérative fait suite à la grande sécheresse de l’été 2053 qui a paralysé la majeur partie du globe et qui a conduit à une crise alimentaire sans précédents. En France le territoire n’a pas été touché de la même manière. Les communes précurseurs qui s’étaient intégrées dans la Transition très tôt via la création de communs et qui utilisaient des outils de démocratie participatives ont été peu impactées par cette crise et ont pu continuer à subvenir aux besoins de leur population grâce notamment à une faibles dépendance de leurs modèles agricoles à l’eau. En revanche les autres régions ont été dévastées. Nous avons vu les taux de mortalité grimper et le gouvernement était incapable d’apporter son support à ces régions sinistrées.

Je suis heureuse car je vais pouvoir apporter mon expérience au débat. Lorsque je faisais mes travaux d’intérêt général, j’ai pu aider à la gestion des jardins partagés.

En plus des bénéfices de la transformation des propriétés auparavant non utilisées comme commun en parcelles gérées par et pour les citoyens, ces espaces permettent également à des femmes et des hommes de se réinsérer et de se reconnecter aux autres. Cette réinsertion m’a été bénéfique et l’est également pour toute la société avec une transformation de l’individu et de la population. La dynamique autour du travail collectif que représente ces espaces communs au service de notre propre alimentation permet de tisser des liens, d’apprendre de l’autre et de se construire. Chaque personne a son utilité et trouve ainsi sa place dans le groupe. C’est donc pour moi un outil de réinsertion extrêmement efficace qui rentre dans un processus répondant à des problématiques encore plus grandes, de souveraineté alimentaire, de notion de commun, etc.

Les citoyens vont enfin pouvoir être acteurs localement et collectivement de leur propre existence à travers la gestion de communs au service de leur propre alimentation. C’est un acte extrêmement fort de la part de notre gouvernement. J’espère que cela se concrétisera et permettra d’envisager d’autres actions de ce type. C’est juste dommage que l’on est dû attendre la grande sécheresse de 2053 pour que les politiques s'emparent du sujet. Il faudra se mobiliser pour que ce mouvement perdure et se multiplie avant que d’autres catastrophes aient lieu.

En tout cas ce jour ne me laisse pas indifférente, car quelques temps auparavant j’étais en prison. Suite au changement de modèle, en 2035, j’ai pu participer à la construction de la société plutôt que d’être punie. Mes travaux d’intérêts général m’ont permis de comprendre quelle était ma place dans la société. Je me sens plus alignée et accomplie. Je suis heureuse d’avoir la chance de construire ce nouveau monde avec les autres.